|
Interview de Jacques Mahul Concepteur des enceintes
Focal-JMlab Par Rohan LE BELLEGUIC
1.
Votre itinéraire depuis la création de
votre société en 1979 est remarquable. Nous sommes curieux de savoir
comment et pourquoi vous avez décidé cette création ? Dès mon plus jeune âge,
j’ai été féru de Haute Fidélité et en particulier d’enceintes comme
de HP. J’ai fais des études d’ingénieurs (SUPELEC) dans le seul et
unique but de faire de ma passion mon métier. Après avoir enseigné
les maths et l’électronique, j’ai décidé de m’engager dans le métier
en postulant auprès des grandes marques françaises de l’époque. Néanmoins, la création
de Focal-JMlab fut un concours de circonstances. Après 3 ans de R&D
chez Audax et 2 ans de journalisme technique (l’Audiophile et autres),
j’ai crée fin 79 à Paris un cabinet de conseil et d’études en acoustique
appelé JMLAB destiné à concevoir des enceintes pour différentes marques
(Audioréférence, France Acoustique, Uher, Esoter, Rogers…). Parallèlement, j’avais
mis au point un nouveau système de petite enceinte équipée d’un HP
de 13 cm à double bobine qui donnait d’excellents résultats et j’ai
décidé de le commercialiser directement jusqu’à ce qu’un distributeur,
GT Audio (Importateur de Rega), me propose d’en faire la distribution
en France. Mon père qui avait alors une entreprise de Mécanique à
St Etienne m’a proposé de fabriquer ces DB 13 (avec des HP Audax)
avec une simple personne à mi-temps pendant que je continuai mes activités
en parallèle à Paris. JMlab est né fin 79 et
je n’ai lancé les HP Focal qu’une année plus tard début 81 suite à
des problèmes techniques rencontrés sur les HP fabriqués alors par
Audax. 2.
Au départ vous étiez un spécialiste du
haut-parleur, et votre évolution vers la conception d’enceintes acoustiques
est compréhensible, mais pensiez-vous à l’époque que vous pouviez
produire des systèmes plus performants que les fabricants auxquels
vous fournissiez vos haut-parleurs ? J’ai toujours considéré que le HP était indissociable
de l’enceinte, c’est comme concevoir une automobile sans rien connaître
du moteur. On ne construit pas une enceinte autour d’un ou
plusieurs HP (réputés bons) mais on adapte le ou les HP à l’enceinte
ayant une idée, un concept voir une esthétique sonore en tête. Le HP n’est qu’une composante de l’enceinte et
on ne conçoit de bons HP que si on maîtrise la chaîne complète. En
cela mon expérience professionnelle chez Audax, en étant confronté
à une somme très élevée de paramètres techniques liées à l’enceinte,
m’a permis d’accumuler une somme considérable de connaissances et
d’expériences qui ont complété la théorie que je maîtrisais déjà à
travers mes études, d’être passée par le HP à été un atout fabuleux ! Je n’ai jamais cherché
à produire des systèmes plus performants que des fabricants que je
connaissais à l’époque. J’ai simplement suivi mon projet technique
personnel, en enceinte comme en HP, les 2 étant indissociables, avec
la conviction profonde que mes choix effectués seraient validés tôt
ou tard. J’ai proposé des HP sous la marque Focal, un an
après la création de JMlab surtout pour le grand public, amateur à
l’époque de kits « Haut de gamme ». Ayant une technicité différente de celle des autres
fabricants de HP, des constructeurs français et étrangers d’enceintes
sont alors devenus des clients et de très belles réalisations ont
vues le jour chez certains d’entre eux sans qu’il y ait la moindre
confusion avec mes réalisations. Je ne me suis jamais situé par rapport à mes concurrents
et encore moins par rapport à des clients. 3.
Très rapidement les enceintes JMlab se
sont positionnées comme leader en France et elles ont obtenu des récompenses
prestigieuses à l’étranger. Quelles sont les caractéristiques de vos
systèmes qui expliquent cette notoriété ? Le fait d’avoir une technologie
propre et identifiée mais surtout d’être un vrai fabricant et non
pas un assembleur de coffrets, de filtres et de HP donnent crédibilité
et confiance aux différents acteurs de la profession. Le succès en
France trouve aussi sa source dans la reconnaissance de l’étranger
principalement quand elle vient d’Angleterre, des USA ou du Japon. Mais pour être leader
en France, il faut aussi avoir la reconnaissance de l’étranger et
pour cela il faut posséder une fabrication « Made in France »
et non pas externalisée autant au niveau de l’ébénisterie que des
HP et avoir une dimension d’entreprise suffisante pour pouvoir à la
fois assumer les coûts de recherche dans les nouvelles technologies
en innovant, garantir une qualité de fabrication exemplaire et assurer
un service de haut niveau. L’exportation ne pardonne
rien et se faire un nom à l’étranger demande encore plus de sacrifices
et de moyens. C’est l’interaction permanente entre la France et l’export
qui est la clé du succès. La conclusion est qu’on
ne peut plus se limiter au niveau national pour pouvoir rivaliser
avec nos concurrents et que c’est l’interaction permanente entre le
marché français et l’exportation qui est la clé du succès de chacun.
Le choix de n’avoir commercialisé au début que le haut de gamme à
l’étranger est aussi une des raisons du succès à l’export, alors qu’en
France, il fallait se plier d’entrée aux impératifs de la distribution,
donc de l’entrée de gamme si on voulait exister. 4.
Actuellement Focal-JMlab ne se consacre
qu’à la haute-fidélité de haut de gamme, et vous ne cherchez pas à
pénétrer l’entrée de gamme : est-ce parce que vous n’avez pas
les structures correspondantes, ou parce que vous souhaitez conserver
votre image d’excellence ? Il est vrai que nous nous consacrons principalement
au haut de gamme et c’est pour cela que j’ai préféré ouvrir une troisième
division, professionnelle, au côté de la Haute Fidélité domestique
et l’automobile, pour ne pas avoir à descendre trop bas dans les gammes
et dilapider tout le dur travail effectué au cours des dernières années
pour atteindre le niveau de notoriété acquis. De plus, une fabrication
française ne peut rivaliser avec des produits fabriqués en Chine ou
encore de l’Est comme c’est le choix de certains. Cela dit, nous avons introduit une ligne d’enceintes
SIB & Co en entrée de gamme sur le créneau du Home Cinéma « Lifestyle »
et qui est sous-traitée entièrement au niveau de la fabrication. Il
est clair que ces modèles seront surtout destinés à la France. 5.
Votre modèle « Grande Utopia Be »
est considéré par de nombreux experts comme l’un des meilleurs systèmes
du monde. Peut-on continuer à améliorer haut-parleurs et enceintes ?
Comment ? On peut encore améliorer les HP et
donc les systèmes, même performants comme la Grande Utopia Be. La
longue connaissance d’un système permet de définir avec le temps les
zones sur lesquelles travailler. Ce n’est pas limité aux HP, le filtrage
a une importance capitale mais il faut du temps pour appréhender les
possibilités d’amélioration et faire les bons choix. On doit travailler à
l’adaptation des gros systèmes, à son environnement et donc introduire
des réglages aux différents volumes et environnements sonores des
pièces d’écoute. On travaille dessus. 6.
Ceci nous amène à vous demander quels
sont vos projets. Allez-vous porter vos efforts de recherche sur les
enceintes hi-fi à usage domestique, ou chercher à élargir votre offre
home cinéma et celle des systèmes destinés à l’écoute embarquée. Nous allons développer les trois divisions de manière
identique vers le haut de gamme. Nous venons de lancer la ligne Utopia
Be en automobile avec des kits « très haut de gamme » à
plus de 2 000 € la paire. Nous avons attaqué l’enceinte studio monitor par
le haut avec des systèmes SM11 et SM8 multicanaux équipés de HP Utopia
Be et totalement digitalisés, ces systèmes commencent à faire parler
d’eux sur les forums. Dans le domaine domestique, nous accentuons notre
offre en Home Cinéma mais aussi nous faisons appel désormais à des
designers de renom pour adapter nos modèles futurs aux univers modernes
en réduisant les volumes et en proposant des matériaux et des formes
nouvelles. 7.
Quittons votre spécialité : que pensez-vous
de l’évolution de la haute fidélité en général, et en particulier
de la généralisation du numérique (l’amplification numérique), des
nouveaux supports SACD/DVD Audio et des lecteurs universels ? Il n’y a plus de Haute Fidélité comme auparavant,
on peut juste dire que la grande masse ne connaît pas cette notion
qui a été galvaudée. Les mini chaînes de l’époque et les paquets de
lessive multicanaux de maintenant ont tué le concept. La génération
numérique, les jeunes, veulent du son mais n’est pas informé en terme
qualitatif. Malgré tout, il restera toujours d’une part un noyau dur
incompressible tournées essentiellement vers la stéréo High-End. D’autre
part, des mélomanes informés tournés vers la qualité et qui n’achèteront
que de beaux et bons objets en stéréo comme en Home Cinéma. Le numérique peut largement croiser la route de
la Haute Fidélité dès l’instant où il peut amener de nouvelles fonctions
en matière d’adaptation et de réglage aux lieux de vie ou de positionnement
idéal dans l’espace (le sweet spot). Nous avons introduit le numérique
dans nos enceintes professionnelles et le résultat est saisissant. Le SACD est un échec commercial relatif car il
a été perçu avant tout comme un format multicanal alors qu’il aurait
été plus simple, techniquement et sur le plan marketing, de le limiter
aux 2 canaux et le présenter comme une évolution du CD. Le SACD amène
indiscutablement un plus en stéréo au niveau de l’aigu comme de la
finesse de reproduction alors qu’en multicanal, la complexité du système
peut déboucher sur une déception (voir le dernier Diana Krall). Cela
dit peu d’éditeurs s’intéressent au SACD, c’est dommage et les magasins
mélangent CD et SACD dans les mêmes bacs. Le format DVD Audio est aussi un bon principe qui
lui n’est pas propriété d’une ou deux marques mais à ce jour on ne
voit pas grand-chose. De plus il est impossible de comparer SACD et
DVD Audio car on ne trouve pas d’enregistrement commun. Nous sommes
en attente… Les lecteurs universels sont évidemment les meilleurs
choix mais restent trop fragiles car très complexes (les difficultés
de lecture sont trop fréquentes). 8.
Vous avez une formation d’ingénieur, êtes-vous
aussi mélomane et jouez-vous d’un instrument ? Je suis ingénieur et
mélomane, je n’ai pas eu la chance de jouer d’un instrument car dans
ma famille, c’était réservé aux filles ! Ma mère était une grande
pianiste et donnait des cours de piano. 9.
Focal-JMlab est régulièrement partenaire
du festival « Jazz à Vienne » : je suppose que cet
engagement n’est pas uniquement marketing car les amateurs de cette
musique constituent probablement un pourcentage faible de vos clients.
Etes-vous un fan de Jazz ? Nous sommes quelques
passionnés de Jazz dans l’entreprise, dont principalement Gérard Chrétien
le responsable de la section HIFI et son ingénieur d’études Adrien
Stachowicz et même notre directeur financier qui ne connaît rien à
la technique est un musicien et grand passionné de Jazz. J’aime beaucoup le Jazz
mais surtout l’électro moins le Jazz classique. La qualité des enregistrements
de Jazz est au dessus de la moyenne du classique et de la musique
moderne Rock, Techno, Hip Hop, World, Reggae, Trip Hop… pour nos tests
musicaux et c’est un grand avantage. 10.
Quels sont les enregistrements que vous
écoutez pour tester les qualités d’un système haute fidélité ? Nous constituons déjà
depuis quelques années nos propres disques de démo qui sont aussi
nos disques de test. Nous devons changer notre sélection au bout d’un
an car la répétition devient un supplice surtout quand c’est plusieurs
fois par jour. Notre sélection est volontairement éclectique car nous
refusons d’être catalogués pour un certain type de musique comme certains
le voudraient. Une bonne enceinte doit être capable de reproduire tous les types de musique. Il est clair que nous testons beaucoup sur du Jazz car cette musique est très riche et les prises de son sont bonnes. Beaucoup de piano Jazz mais aussi des voix féminines qui sont des tests redoutables. En classique, peu d’opéra car trop spectaculaire. Les masses orchestrales sont les plus grandes difficultés car les enregistrements complexes donnent des résultats trop variables selon les pièces d’écoute.
© Audiophilefr – janvier 2005 |